Observing · August 12, 2026

Échelle de Bortle : combien d'étoiles votre ciel vous laisse-t-il vraiment voir ?

By Jérôme Musialak

Fondateur de SkyChart

L’échelle de Bortle numérote les ciels de 1 à 9, du site vierge au cœur de métropole. Elle est partout, et presque toujours citée à vide : on vous dit que vous êtes « en classe 6 » sans vous dire ce que la classe 6 retire du ciel. Or elle retire des choses précises, et calculables. Au Châtelet, à Paris, notre atlas donne une brillance de fond de ciel de 17,6 mag/arcsec², une magnitude limite à l’œil nu de 3,6 et 160 étoiles visibles sur l’ensemble du ciel. Sur le plateau de Millevaches, en Corrèze : 21,9 mag/arcsec², magnitude limite 6,6, 4 900 étoiles. Trente fois plus, pour trois magnitudes gagnées et quatre heures de route.

Quatre captures du rendu WebGL de l’application montrant le même champ de ciel autour du Triangle d’été depuis Paris (Bortle 9), Marseille (7), la forêt de Fontainebleau (6) et l’Observatoire de Haute-Provence (4).

Le même morceau de ciel, le même instant, quatre lieux : ces quatre images sont des captures du rendu de l’application, chacune faite à la magnitude limite calculée pour son lieu. Du Châtelet à l’Observatoire de Haute-Provence, rien ne change dans le ciel lui-même ; seule change la quantité de lumière parasite entre lui et l’observateur.

Captures SkyChart

Comment mesure-t-on la pollution lumineuse d’un lieu ?

La chaîne part de mesures satellite : le radiomètre VIIRS de la NOAA photographie la Terre de nuit, David J. Lorenz en dérive un Light Pollution Atlas mondial, publié librement, qui donne la brillance artificielle du ciel au zénith. Nous le rééchantillonnons à 0,1°, soit une maille d’environ 11 km : la grille entière tient dans 342 ko et voyage avec l’application.

De là, quatre conversions. Le rang de zone de l’atlas donne l’indice de pollution lumineuse, rapport entre luminance artificielle et luminance naturelle, par LPI = 3^((r−1)/2 − 2,75) : monter d’une zone, c’est tripler la lumière parasite. La brillance du fond de ciel s’en déduit en magnitudes, SQM = 22,0 − 2,5·log₁₀(1 + LPI), la valeur 22,0 étant celle d’un ciel naturel. La magnitude limite à l’œil nu suit une relation empirique de Schaefer. Le nombre d’étoiles, enfin, est un comptage réel, interpolé sur la fonction cumulée du catalogue HYG v4.1 puis divisé par deux, puisqu’on ne voit qu’un hémisphère à la fois.

Ce que chaque classe retire du ciel
ClasseFond de cielMagnitude limiteÉtoiles visiblesVoie lactée
1 · ciel vierge21,986,625 100évidente, structurée
2 · site rural noir21,936,595 000évidente
3 · rural21,816,544 600visible
4 · transition rurale21,516,393 900visible
5 · périurbain20,916,062 700à peine devinée
6 · banlieue claire20,025,511 400invisible
7 · transition urbaine18,954,73600invisible
8 · ville18,094,05280invisible
9 · cœur de métropole17,663,68180invisible

Ce que chaque classe retire du ciel

La chute est brutale au milieu de l’échelle : entre la classe 4 et la classe 7, on perd 3 300 étoiles, 85 % du ciel, en trois crans. Le haut de l’échelle est presque plat, en revanche : de la classe 1 à la classe 2, la magnitude limite ne bouge que de 0,03. Ce qui distingue un ciel de classe 1 n’est donc pas le nombre d’étoiles, mais la structure de la Voie lactée, la lumière zodiacale et la luminescence nocturne de l’atmosphère, que le comptage ne mesure pas.

Quelle est la classe de Bortle de votre ville ?

Chaque ligne du tableau ci-dessous est un appel au moteur, avec les coordonnées du lieu.

Classe de Bortle calculée pour quelques lieux
LieuClasseFond de cielMag. limiteÉtoiles
Paris, Châtelet917,573,61160
Montréal, centre917,743,75190
Bruxelles818,104,05280
Lyon, Bellecour718,384,28360
Marseille, Vieux-Port718,904,70580
Toulouse, Capitole719,234,95770
Bordeaux719,304,99810
Strasbourg719,375,05860
Nantes719,425,09900
Genève619,785,341 200
Rennes619,915,431 300
Forêt de Fontainebleau620,495,822 100
Observatoire de Haute-Provence421,436,353 800
Saint-Véran, Queyras421,676,474 300
Pic du Midi de Bigorre321,776,524 500
Roque de los Muchachos, La Palma321,816,534 600
Mont Aigoual, Cévennes321,836,554 700
Causse Méjean321,856,564 800
Plateau de Millevaches221,916,584 900
Paranal, désert d’Atacama121,996,625 100

Classe de Bortle calculée pour quelques lieux

Deux résultats surprennent. Le Pic du Midi, à 2 877 m sur une crête, ressort en classe 3, comme le Causse Méjean qui plafonne à 1 000 m : l’altitude ne protège pas de la pollution lumineuse, seul l’éloignement des villes y parvient, et le Pic du Midi voit les lumières de la plaine de Tarbes. Le Roque de los Muchachos, à La Palma, l’un des sites les mieux protégés au monde, ressort à 21,81 : c’est le prix d’une maille de 11 km sur une île de moins de 30 km de large, dont le calcul intègre les villes de la côte.

Combien de kilomètres faut-il rouler pour changer de classe ?

Nous avons calculé un transect plein sud depuis le Châtelet, de dix en dix kilomètres. À 10 km, on est déjà en classe 8. À 20 km, classe 7. À 40 km, classe 6. À 50 km, classe 5, et la magnitude limite est passée de 3,6 à 6,0, soit de 160 à 2 700 étoiles en cinquante kilomètres. Il faut ensuite 140 km pour atteindre la classe 3, et le gain se réduit fortement : de 50 à 140 km, on ne gagne plus que 0,44 magnitude.

La courbe n’est d’ailleurs pas monotone. À 190 et 200 km, elle remonte en classe 5 puis 6 : c’est le halo de Bourges, traversé de plein fouet. La stratégie d’un observateur n’est donc pas de rouler loin, elle est de rouler entre les villes.

Comment voir plus d’étoiles sans changer de lieu ?

L’atlas ignore deux choses qui ne dépendent pas du lieu. D’abord l’adaptation à l’obscurité : la pupille s’ouvre en une minute, mais la régénération du pigment des bâtonnets prend vingt à quarante minutes, et un seul coup d’œil à un écran blanc la remet à zéro. Un observateur adapté gagne une bonne magnitude sur celui qui vient de sortir de sa voiture, l’équivalent de deux classes de Bortle. Ensuite la position dans le paysage : notre maille de 11 km ne sait pas qu’un mur, une haie ou le versant d’un vallon vous masque le halo d’une ville. Un lampadaire dans le champ de vision coûte plus cher qu’un cran de Bortle, et il suffit parfois de marcher cent mètres pour l’éliminer. C’est pourquoi nous affichons la classe calculée et laissons l’utilisateur la corriger : sur le terrain, c’est lui qui a raison.

Que ne dit pas la classe de Bortle ?

Beaucoup de sites présentent ce chiffre comme un relevé de terrain. Ce n’en est pas un.

Cinq limites à connaître

Ce n’est pas une mesure sur place, c’est une conversion. La brillance au zénith est mesurée par satellite puis modélisée ; l’échelle de Bortle, elle, est subjective et porte sur le ciel entier, halos d’horizon compris. Lorenz insiste sur le fait que ce sont deux métriques distinctes : nous donnons une équivalence, pas un relevé.

Nos 11 km lissent les extrêmes. Au cœur d’une grande ville, nous sous-estimons un peu la pollution ; en pleine campagne à cinq kilomètres d’un bourg, nous la surestimons. Le cas de La Palma en est l’illustration nette.

L’échelle a été recalée, et ce recalage est un choix. Lorenz observe, sur les relevés du National Park Service, que le « jaune » lu comme Bortle 4 est plus souvent Bortle 5, et l’« orange » lu comme 5 plutôt 6. Nous appliquons ce décalage sur la partie rurale et périurbaine de l’échelle ; un autre auteur pourrait légitimement ne pas le faire et vous annoncer une classe de moins.

La magnitude limite décrit un observateur moyen. Les 7,6 à 8,0 parfois revendiqués en classe 1 supposent une vue exceptionnelle et une adaptation à l’obscurité de quarante minutes sans un seul écran.

Rien de tout cela n’est de la météo. La transparence, l’humidité, les aérosols, la Lune, la hauteur de l’objet visé et la simple présence d’un lampadaire dans votre champ pèsent, certaines nuits, plus lourd qu’un cran de Bortle.

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